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Interview de Pascal Bizzari

Issue 41 p. 7
Klara Natek
Interview de Pascal Bizzari

Interviewé par Klara Natek

En quoi votre formation en statistique et économétrie à TSE vous a-t-elle préparé à votre carrière dans la data et l'intelligence artificielle ?

Pascal Bizzari : Ma formation à TSE a été déterminante, bien au-delà des compétences techniques qu'elle m'a apportées. Bien sûr, la maîtrise des statistiques et de l'économétrie constituent le socle de tout travail sérieux en data science et en IA. Mais ce que TSE m'a surtout enseigné, c'est une rigueur méthodologique et un esprit critique qui font souvent défaut dans notre secteur aujourd'hui.

L'économétrie, en particulier, nous apprend à distinguer corrélation et causalité, à identifier les biais dans les données, à questionner la validité de nos modèles. Cette discipline intellectuelle est précieuse face à l'enthousiasme parfois excessif autour de l'IA. Quand un client nous demande de déployer du machine learning, nous savons poser les bonnes questions.

TSE m'a également transmis une culture économique qui s'avère essentielle dans le conseil. Comprendre les mécanismes de marché, les comportements des agents économiques, et les enjeux stratégiques des entreprises nous permet de ne pas être de simples techniciens mais de véritables partenaires business de nos clients.

Qu'est-ce qui vous a poussé à entreprendre en co-fondant Capmarket puis en développant AVISIA ?

PB : L'envie d'entreprendre a toujours été présente. Ce n'était pas une question de « si » mais de « quand » et surtout « avec qui » et « sur quel projet ».

À la fin de mon parcours à TSE, je ne savais pas trop dans quel secteur m'orienter. Le conseil m'a semblé être la meilleure voie pour apprendre les fondamentaux des métiers en data & IA tout en étant un observateur avisé des transformations existantes.

Quand j'ai rencontré Xavier Gamarre en 2009, il venait de fonder AVISIA et cherchait à lancer une practice Data. Dès nos premiers échanges, nous nous sommes rapidement rejoints sur une vision commune du marché et des opportunités existantes.

J'ai immédiatement saisi cette chance d'avoir une première expérience entrepreneuriale qui a donné naissance à la société Capmarket. Cela m'a permis d'apprendre tous les aspects de l'entrepreneuriat : structurer une offre, recruter une équipe, conquérir des clients, gérer la rentabilité.

Qu'est-ce qui différencie AVISIA des autres cabinets de conseil en Data, Digital et en Technologies d'Intelligence Artificielle ?

PB : Notre différenciation tient en trois piliers :

• D'abord, nous refusons le « one-size-fits-all ». Beaucoup de cabinets arrivent avec des solutions préconçues ; nous commençons toujours par comprendre les spécificités métier de nos clients.
• Ensuite, nous cultivons une double expertise rare : technique et business. Ils comprennent les enjeux stratégiques, parlent le langage des directions générales, et savent traduire la complexité technique en impact business mesurable. Cette hybridation vient directement de ma formation à TSE, où économie et statistiques sont indissociables.
• Enfin, nous privilégions l'impact à long terme avec un modèle économique reposant sur l'accompagnement et le transfert de compétences. Nous considérons avoir réussi quand nos clients deviennent autonomes, pas quand ils dépendent de nous.

Cette approche crée une relation de confiance différente et des références solides.

En tant que CEO, quelles sont vos principales missions ? Votre expertise technique vous reste-t-elle encore utile ?

PB : Je dirige l'ensemble des opérations et porte la vision stratégique de développement de l'entreprise. Mon rôle s'articule autour de trois axes majeurs :

• Pilotage de la direction opérationnelle,
• Représentation et porte-parole des valeurs d'AVISIA,
• Développement, innovation et contribution au rayonnement d'AVISIA sur son marché.

Mon expertise technique reste absolument cruciale. Elle me permet de valider la faisabilité des projets, d'évaluer la pertinence des approches proposées par mes équipes, et de maintenir ma légitimité auprès de consultants de haut niveau.

Dans notre secteur qui évolue très vite, un CEO qui perdrait le fil technique perdrait rapidement sa capacité à diriger efficacement.

Je m'astreins d'ailleurs à une veille continue et à participer régulièrement à des revues techniques de projets. Cette implication me permet également de rester connecté au terrain et de comprendre les défis opérationnels de mes équipes.

Est-ce qu'il y a un type d'entreprises en particulier avec lesquelles vous avez l'habitude de travailler (notamment en termes de taille ou de secteur) ?

PB : AVISIA travaille principalement avec des entreprises mid-market et des grands comptes, typiquement de 50 millions à plusieurs milliards de chiffre d'affaires.

Même si, aujourd'hui, l'IA se « commoditise » et nous permet d'apporter des cas d'usage dans des plus petites structures, notamment dans les associations.

C'est d'ailleurs un de nos axes de développement via notre label AVISIA Impact, où nous œuvrons à mettre la technologie au service de l'intérêt général et de la transformation durable. En soutenant les entreprises ou associations à mission, nous voulons apporter notre pierre à l'édifice.

Sectoriellement, nous sommes diversifiés : finance, assurance, industrie, retail, santé, énergie. Cette diversité est intentionnelle. Elle nous permet de faire circuler les innovations d'un secteur à l'autre.

Nous privilégions les clients qui ont une maturité stratégique et qui voient la data et l'IA comme des leviers de transformation, pas comme des gadgets technologiques.

Quelles innovations ou technologies vous semblent aujourd'hui les plus prometteuses dans le domaine de la data et de l'intelligence artificielle ?

PB : L'Agentic AI est la prochaine grande révolution. Non pas parce que c'est une nouvelle technologie miracle, mais parce qu'elle permet enfin de regrouper toutes les pièces du puzzle dont nous disposons pour créer des solutions concrètes qui génèrent un véritable ROI.

Nous avons passé les dernières années à accumuler des briques technologiques performantes, mais trop souvent isolées. Les entreprises ont multiplié les POC impressionnants sur le papier, mais qui ne dépassaient jamais le stade du démonstrateur.

L'Agentic AI change la donne en permettant à ces différentes composantes de travailler ensemble de manière autonome et contextuelle. C'est le passage de l'IA « qui répond » à l'IA « qui fait ».

Mais attention : l'Agentic AI n'est pas une baguette magique. Sa réussite dépend de la qualité de son orchestration, de la pertinence des outils qui lui sont donnés, et surtout de la clarté des processus métier qu'elle doit automatiser. C'est exactement le type de projet où notre approche — combiner expertise technique et compréhension business — fait toute la différence. Sans cette double compétence, on retombe dans le piège du POC spectaculaire mais sans impact.

Quel conseil donneriez-vous aux étudiants de TSE qui souhaitent s'orienter vers les métiers de la data ou du conseil ?

PB : Ne négligez jamais la dimension business et humaine de ces métiers. Beaucoup d'étudiants se focalisent exclusivement sur les compétences techniques. C'est nécessaire, mais insuffisant.

Notre formation économique à TSE est un avantage considérable : cultivez-le. Apprenez à parler stratégie, rentabilité, organisation.

Développez votre capacité à comprendre les problématiques de vos interlocuteurs et réfléchissez ensuite à comment la data & l'IA peuvent apporter une réponse.

Soyez curieux au-delà de votre spécialité. Intéressez-vous aux enjeux métiers, aux contraintes réglementaires, aux dimensions éthiques de l'IA. Les projets les plus intéressants sont toujours à l'intersection de plusieurs disciplines.

Enfin, n'ayez pas peur de prendre des risques. L'entrepreneuriat, le conseil, les projets innovants comportent des incertitudes, mais c'est là qu'on apprend le plus. La sécurité d'un grand groupe peut attendre quelques années (voire même beaucoup d'années si vous attrapez comme moi le virus du conseil).

AVISIA a récemment fait parler d'elle pour avoir prédit avec succès le vainqueur du Ballon d'Or. Pouvez-vous nous expliquer comment cette analyse a été réalisée et ce qu'elle révèle sur le potentiel prédictif de l'intelligence artificielle ?

PB : Ce projet illustre parfaitement notre philosophie : combiner rigueur méthodologique et créativité. Nous avons analysé des décennies de données du Ballon d'Or pour identifier les facteurs réellement déterminants : performances statistiques individuelles, palmarès collectif, narratifs médiatiques et même la temporalité des performances dans la saison.

L'enjeu n'était pas seulement de collecter des données, mais de comprendre la logique de décision des votants. Le Ballon d'Or n'est pas une mesure objective ; c'est un vote influencé par des perceptions, des récits, des biais temporels. Notre modèle devait donc intégrer ces dimensions qualitatives.

Ce que ce projet révèle, c'est que l'IA excelle quand on lui donne un cadre bien défini et des données pertinentes, mais elle nécessite toujours une expertise métier pour être correctement paramétrée et interprétée. Sans notre compréhension du football et des mécanismes de vote, les algorithmes seuls n'auraient rien prédit.

L'intelligence artificielle traverse actuellement une période de doutes. Quel est votre regard sur cette « crise de l'IA » et comment pensez-vous que le secteur devrait y répondre ?

PB : C'était prévisible et, paradoxalement, elle est saine. Nous sortons d'une période d'euphorie irrationnelle où l'IA, et notamment l'IA générative, était présentée comme la solution à tout.

Alors que pour ma part, j'aime plutôt dire que « l'IA générative est la solution qui n'a pas encore trouvé son problème ».

Les entreprises ont investi massivement, parfois même sans stratégie claire, et découvrent maintenant que la technologie seule ne crée pas de valeur. Trop de projets ont été lancés pour faire de l'IA, plutôt que pour résoudre des problèmes business concrets. Cette confusion entre moyens et fins explique beaucoup de désillusions.

Le secteur doit revenir aux fondamentaux via des projets plus modestes en apparence mais plus impactants en réalité. Un bon modèle de prédiction de la demande qui améliore de 5% la gestion des stocks vaut mieux qu'un chatbot spectaculaire mais inutilisé.

Cette période de doute est finalement une opportunité pour les acteurs sérieux de se différencier. Chez AVISIA, nous l'accueillons comme une chance de démontrer la valeur d'une approche pragmatique et rigoureuse.